05 mar 09 / topographie du lavomatic
Le quartier où je vais laver mon linge est un endroit pauvre et mal-aimé. C’est aussi, à Berlin, l’un des seuls on peut se faire emmerder dans la rue à la parisienne. Il y a des drapeaux allemands sur les portes, et des rideaux barbie aux fenêtres des chambres des petites Turques. Si l’on continue la Leinestrasse, derrière le lavomatic, nargué par la demi-douzaine de magasins de machines à laver d’occasion et leurs enseignes crasseuses, si l’on continue, on arrive sur un aplat de goudron qu’on dirait tombé par accident d’un camion-citerne. La coulée s’appelle Oderstrasse, c’est une vraie rue, mais elle s’arrête derrière les barbelés parce qu’un obscur terrain miné commence. C’est calme à peu près comme un Etat dont tous les habitants seraient absents (les filles fument sur le balcon, une femme passe en criant dans ses larmes). C’est un peu un quai, parce que quelque chose finit là, et même si Oder fait référence à une autre région, en allemand ça veut aussi dire “ou”.
C’est un quartier qui sent la fin d’après-midi, il est deux heures et le soleil se couche. Il faudrait rester ici pour savoir ce qu’il se passe après. De toute façon, c’est toujours précisément au moment où tu cherches un stylo dans ton sac que tu sens que le flot va s’arrêter, que le froid sec te rend frileuse et non plus éthérée, c’est fini.
Mais tu continues d’avoir envie de coller tes mains au grillage, et tu sens que tu t’es fait un peu avoir des mois durant par le gris et la laideur, par les vieux qui sniffent des lignes de coke sur le quai de ton métro, par l’hiver qui dure cinq mois, par les maisons qui meurent et un homme qui recommence, mais un peu trop lentement. Tu t’es fait complètement avoir, tu as grimpé du mauvais côté de la pente, en fait tu as pris ça de la plus mauvaise façon qui soit. Pourtant, à l’heure où le bonheur ressemble un peu à une promenade solitaire sur une bande de béton, tu ne te souviens plus à quoi ça ressemblait d’être comme ça, de te sentir comme ça, de ne pas se sentir du tout. Et avec ta toute petite conscience de toi, ta toute petite confiance, tu descends la rue les mains dans les poches, en rêvant à ta maison dans laquelle tu écriras pieds nus dans les mauvaises herbes.
Quelques jours plus tard, ce retard, s’il persiste, va me faire gagner des années, qu’elles doivent se compter en bougies ou en plomb dans la tête.
J’en suis toujours à avoir envie de choses indéfinies mais surtout tout de suite, et je parle de mon départ hypothétique à sa table où nous sommes six, et il détourne la tête. J’attends quelque chose et c’est comme si je n’étais pas la seule. Nous sommes confus, et il n’écoute pas quand je raconte à d’autres, il se contente de dire que je suis belle plus tard, je trouve aussi que nous sommes beaux et qu’on ne ressemble pas à grand chose, il faudra qu’on s’attache et qu’on s’accroche, quand on dira au revoir tous les deux sur le pas de la porte mais qu’on ne débarrassera pas la table en prévision du lendemain parce c’est un autre jour. Je ne trouve pas ma conclusion, je me demande si elle arrivera.